#19 Du côté de Vittel

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Ma famille se trouve toujours à Kök-Janggak, au Kirghizistan, une de ses haltes dans le périple qui la mène de Varsovie en divers points de l’URSS.
Plusieurs événements majeurs pour elle s’y sont déroulés : l’accident de mon grand-père dans une mine de charbon ; la naissance de ma mère et de son frère jumeau ; la mort de mon arrière-grand-père.

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Avant de poursuivre mon récit et de revenir à l’histoire de ma mère, comme je vous l’ai promis dans mon dernier billet, je voudrais vous parler de deux événements. L’un a déjà eu lieu. L’autre est à venir.

« L’Interdit »

Le dimanche 26 mars, jour de passage à l’heure d’été, je me suis rendue à Drancy. Ce n’était pas pour voir  la cité de la Muette, même si j’en ai profité pour approcher ce bâtiment depuis lequel, le 28 août 1942, mon grand-oncle Joseph a été envoyé à Auschwitz, dont il n’est pas revenu.
Ma visite était destinée au mémorial de la Shoah qui lui fait face. Je souhaitais assister à une rencontre-lecture dont j’avais été informée par hasard, en consultant le programme du festival « Hors limites » de Seine-Saint-Denis (mon département). À la page 68, le mot « yiddish » m’avait sauté aux yeux.
J’ai réservé 2 places, et m’y suis rendue avec mon ami. L’ambition formelle du livre autour duquel la rencontre avait lieu avait éveillé sa curiosité. La brochure n’hésitait pas à le présenter comme « une des œuvres majeures de la littérature expérimentale ».

Voici un roman, L’Interdit, dont le corps principal du texte a disparu. Ne subsistent que le titre courant (« L’Interdit » courant en miroir en tête de toutes les pages) et des notes de bas de page plus ou moins longues, formant crues et décrues au fil du livre, jusqu’à engloutir presque toute la surface de la page.

Je ne vous ai pas encore parlé de mon métier : je suis correctrice. De sorte que je lis – ou plutôt scrute – sans doute davantage de notes de bas de page que la moyenne des lecteurs. Cette raison était suffisante pour que je tombe sous le charme de ce livre. Mais au-delà du coup de foudre fétichiste, à quoi renvoie l’audace formelle de L’Interdit ?

Disparition

Vous vous souvenez peut-être du roman de Georges Perec, La Disparition, qu’il a écrit sans employer une seule fois la lettre e – un escamotage si virtuose qu’il peut fort bien passer inaperçu si l’on n’en est pas averti. Cette élision invisible renvoie à la Shoah. Il en est de même pour L’Interdit – publié pour la première fois en 1986, un an après le Shoah de Claude Lanzmann. Même si cette fois la disparition est flagrante. Les notes de bas de page évoquent longuement le rapport du narrateur au yiddish, « langue des morts », « voix de ceux dont les photographies reposaient dans l’album de famille ».

Sorte de Proust qui aurait lu Lacan, le narrateur-auteur se souvient de son enfance, de cette langue que ses parents utilisaient lorsqu’ils ne voulaient pas qu’il comprenne leurs échanges. Donc intimement familière mais qui lui reste inaccessible. L’asthme dont il souffre, comme d’ailleurs l’auteur d’À la recherche du temps perdu, serait une manière « d’exprimer ce qui est trop douloureux pour être dit par la parole, de manifester l’indicible ». « Il constitue alors une espèce de cri(1) ».

Le camp de Vittel

Venons-en à l’autre événement que je souhaite évoquer dans ce billet. Ce blog est dédié à l’histoire de ma famille maternelle. Je ne vous ai donc rien dit de mon père et de l’histoire des siens – non moins digne d’être racontée. Or une actualité m’invite à rééquilibrer l’arbre, à ne pas laisser en déshérence(2) l’une des deux branches qui me donnent assise.
Je n’ai plus souvenir de la manière dont j’ai appris, sur Facebook, l’organisation prochaine d’un colloque sur le camp de Vittel. Ce camp était réservé aux ressortissants de pays alliés. Il regroupait principalement des Juifs polonais et des Britanniques. C’est là que le grand poète Itzhak Katzenelson, interné, a écrit son Chant du poète juif assassiné – avant d’être déporté à Auschwitz.

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Or, mon père, sa sœur et leur mère ont eux aussi été internés à Vittel – tous trois en sont sortis indemnes. C’est pourquoi ce colloque est un événement pour moi, d’autant qu’il existe peu de choses sur ce camp. Désireuse de savoir comment assister aux conférences, j’ai envoyé un mail à l’organisateur, le philosophe Didier Dumarque.
À l’occasion de nos des échanges, il m’a demandé de faire connaître ce colloque auprès de mon réseau, afin que le maximum de personnes concernées – anciens internés, descendants d’internés, chercheurs… – puissent y assister. Ce que je fais dans ce billet – et j’en profite pour vous inviter à le faire.
Il aura lieu dans la ville même les 23 et 24 juin prochains. Voici le contact si vous souhaitez y assister : infos@vittelcongres.com

Feuilleton de l’abandon

« Maintenant, aux affaires. »
Disant cela, Vitalis étala sur la table huit pièces de cinq francs, que Barberin, en un tour de main, fit disparaître dans sa poche. […]
– Allons, Rémi, prends ton paquet, et passe devant Capi ; en avant, marche ! »
Je tendis les mains vers lui, puis vers Barberin ; mais tous deux détournèrent la tête, et je sentis que Vitalis me prenait par le poignet.
Il fallut marcher.
Ah ! la pauvre maison, il me sembla, quand j’en franchis le seuil, que j’y laissais un morceau de ma peau.
Vivement je regardai autour de moi, mes yeux obscurcis par les larmes ne virent personne à qui demander secours : personne sur la route, personne dans les prés d’alentour.
Je me mis à appeler :
« Maman ! mère Barberin ! »
Mais personne ne répondit à ma voix, qui s’éteignit dans un sanglot.
Il fallut suivre Vitalis, qui ne m’avait pas lâché le poignet.

Vous avez peut-être reconnu le roman d’Hector Malot Sans Famille. Pourquoi le citer ainsi sans transition ? Parce que j’y retrouve des éléments clés de l’histoire de ma mère, comme vous le verrez dans le prochain billet.

Léa de Kokjengak

Découvrez aussi la biographie illustrée, la chronologie et la géographie des déplacementsles vidéos dans les rubriques dédiées de « Pain au pavot de Varsovie ».

(1) Gérard Wajcman, L’Interdit, Caen, Nous, rééd. 2016, p. 232, note 197, citant François-Bernard Michel, Le Souffle coupé, Paris, Gallimard, 1984, p. 189.
(2) J’ai choisi ce terme instinctivement mais n’aurais pu mieux faire. Voici la définition juridique qu’en donne Le Robert : « Absence d’héritiers pour recueillir une succession […] ».

4 Comments

  1. Primack Molko

    Bravo!
    Je suis passionnée par ces itinéraires de mémoires.
    Je vais me plonger avec plaisir dans votre blog.
    Je me sent concernée car j’essaie aussi, de reconstituer l’histoire de notre famille, qui est aussi vagabonde, pour la transmettre à mes descendants.
    Merci.
    Evelyne

    Répondre

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