#8 Des mots d’historien

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Après Bialystok puis la ville glaciale de Tcheliabinsk en Sibérie, mon grand-père et les siens réussissent à revenir à Bialystok. Ces destinations, ils les ont plus ou moins choisies, même si c’est pour fuir un danger obscur. Et puis cette liberté qui leur reste prend brutalement fin. Une nuit de l’été 1940, on les envoie dans une région inconnue : la république des Komis.

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Interrogations venues du froid

A présent, je vais répondre à deux questions restées en suspens dans mes précédents billets, et qui sont liées. Pourquoi les autorités soviétiques envoient-elles mon grand-père et sa famille dans le Grand Nord en leur faisant croire qu’on les ramène chez eux ? Ce qu’ils vivent là-bas, dans cette mystérieuse république des Komis, peut-il être désigné sous le terme de « goulag » ?

Difficile quand on n’est pas spécialiste de trouver la documentation susceptible de vous aider. Il faut dire aussi que ce qu’ont vécu mes grands-parents n’est pas souvent abordé par les historiens. Mais voici ce que j’ai pu reconstituer.

Prisonniers construisant une ligne de chemin de fer. Abez, RSSA Komis, en 1941. © Musée des victimes du génocide, Vilnius, Lituanie

Pourquoi la déportation ?

J’ai dit dans un billet précédent que, lorsque la guerre éclate, ma famille n’est pas la seule à quitter Varsovie pour la partie de la Pologne envahie par l’Union soviétique. Entre 1939 et 1941, ils sont un peu moins de 200 000 Juifs polonais à avoir la même idée.

Elle n’est pas non plus la seule à être expédiée dans les confins de l’URSS. En ces temps de guerre, ce formidable afflux de populations représente aux yeux du gouvernement soviétique un risque de déstabilisation(1). Surtout les individus qui, comme ma famille, se sont installés à la limite des frontières de l’Union soviétique(2). Elle voit en eux des espions potentiels. Il existe également un autre motif, économique, celui-là, pour orchestrer leur éloignement. Je vais y revenir.

Des déportations massives sont décidées. La cible : les réfugiés qui, comme ma famille, ont refusé de prendre la citoyenneté soviétique et exprimé le souhait de rentrer dans leur pays.

Trois rafles-déportations ont lieu dans la seule année 1940. Ma famille est sans doute emportée dans la troisième, qui se déroule dans la nuit du 19 au 20 juin. Le théâtre d’opérations est Bialystok, bien sûr, où mon grand-père et les siens se sont fixés, mais d’autres villes de la Biélorussie occidentale sont concernées. L’envergure est considérable : 75 000 personnes sont ainsi expédiées au loin.

Tous ces destins échouent-ils comme ma famille dans la république des Komis ? Le site Mémoires européennes du Goulag, qui donne la parole à certains de ces exilés, évoque la variété des trajectoires : Arkhangelsk (Grand Nord), Trofimovsk (extrême Nord sibérien)… Une dominante très forte : 80 % des personnes déportées sont des Polonais d’origine juive(3). Une caractéristique : le climat hostile du lieu de relégation.

Goulag ?

Est-ce le nom fatidique que je devrais donner aux mois de froid, de privation et de travail épuisant qu’ont passés mon grand-père et sa famille dans cette république soviétique du Grand Nord ? Jamais je ne les ai entendus le prononcer.

De fait, il ne concerne pas stricto sensu les personnes qui, comme eux, ont été déplacées en vertu d’un décret collectif, et non à l’issue d’une procédure judiciaire individuelle. Alors quel terme utiliser ? L’historien Nicolas Werth(4) transige et parle de « second Goulag ». Ces exilés étaient « censés coloniser par leur travail – et au moindre coût – des régions inhospitalières du pays. Ni détenus ni citoyens libres ».

L’administration soviétique crée d’ailleurs une étiquette pour désigner ces populations. Elle varie au fil des années et dans les années 1940, c’est le terme de « colons spéciaux » (spetzposelentsy) qui est privilégié. Le site Mémoires européennes du Goulag transcrit, lui, l’expression « déplacés spéciaux réfugiés » (specperecelentsy-bežency).

Certains de ces déplacés se retrouvaient dans des villages d’exil fondés ex nihilo par les premiers arrivants – donc pas dans un goulag. J’ignore si ma famille fut emmenée dans un camp ou dans un de ces villages. L’historienne Anne Applebaum relève d’ailleurs la porosité entre les deux et cite l’exemple d’un camp forestier des Komis transformé en village d’exil(5). En tout état de cause, le sort des déplacés n’était pas plus enviable et la mortalité s’abattait parmi eux comme elle frappait les détenus du Goulag.

Colons spéciaux

On aurait tort de croire que cette forme de colonisation forcée voit le jour avec la guerre et les formidables mouvements de population qu’elle occasionne. Elle commence dès 1931(6) et se poursuit dans les années 1950. Et elle n’est pas un phénomène marginal : environ 7 millions de personnes sont ainsi déportées sur près d’un quart de siècle(7).

Les koulaks, ces paysans résistant à la collectivitation – ou accusés d’y être opposés –, furent les premières victimes – certains furent d’ailleurs envoyés avec femmes et enfants dans la république des Komis. On a vu dans le précédent billet que, lorsque ma famille arrive, des koulaks sont déjà présents sur place. C’est eux qui ont construit les baraquements servant de logements. D’après ma grand-tante, ils sont encore plus maltraités qu’eux, bien que j’ignore en quoi consiste cette nuance.

D’autres populations sont-elles présentes ? Des non-Juifs ? D’autres nationalités ? Tous sont-ils « colons spéciaux » ou divers statuts cohabitent-ils ? Difficile de le savoir. Le récit de mon grand-oncle se resserre sur la seule expérience familiale.

Et la république des Komis ?

Un nom bien mystérieux et pourtant… D’après l’historien Paul Barton(8), si la Kolyma est bien plus familière à nos oreilles, notamment grâce au récit de Varlam Chalamov(9), la république des Komis constitua une immense zone concentrationnaire. Ce qui accroît encore la difficulté de savoir où exactement se trouvait ma famille. Et si je resserre mon investigation sur les seuls camps « forestiers » puisque, comme je l’ai dit, elle travaillait à l’abattage et à la coupe du bois ? C’est un premier filtre mais on peut tout de même citer les camps de Loktchim, d’Oust-Vym, la région d’Oudorski, le « camp spécial » n°12 intitulé Vodorazdel’ny – dont on ignore d’ailleurs encore la localisation(10)… Autant chercher une aiguille dans un amoncellement de copeaux…

La République des Komis Source : R. Brunet, La Russie : dictionnaire géographique, collection Dynamique du territoire, CNRS Libergéo-La Documentation française, 2001, p. 153.

La création des camps dans la république des Komis débuta en 1929. Le déclencheur fut la découverte, à partir de 1923, de gisements de houille, de pétrole et de gaz naturel. Avant cela – avant la révolution russe –, le tsar avait jugé la région trop inhospitalière pour y envoyer des hommes(11)

D’après les historiens David Dallin et Boris Nicolaevsk(12) (dont les analyses, datant de 1949, sont sans doute à prendre avec des pincettes), l’abattage du bois joua aussi un rôle dans la constitution de ces camps. L’économie soviétique avait besoin d’exporter des matières premières et les Anglais, les Allemands et les Américains étaient les principaux acheteurs. C’est parce que les salaires n’attiraient personne et que les conditions de vie étaient extrêmement pénibles que le système concentrationnaire connut une expansion fulgurante. A l’époque où mon grand-père et sa famille y sont déportés, il faut aussi prendre en compte l’effort de guerre. De nombreux camps d’abattage du bois ont pour finalité de produire des caisses pour les munitions(13).

Des livres et des hommes

J’aimerais ne pas me contenter de récits de papier et d’études universitaires, rencontrer des personnes qui elles aussi ont traversé ces épreuves du Grand Nord. D’autres grands-pères et grands-mères que les miens qui partagent avec eux ce vécu. Mais ils se font rares, et la raison est hélas aisée à deviner. Shulem Rozenberg, qui fut une personnalité majeure de la bibliothèque Medem, ce haut lieu de la culture yiddish à Paris, et qui a connu mon grand-père (il m’est arrivé de le croiser au hasard d’une visite familiale), vient de disparaître.

Si vous connaissez de près ou de loin une personne qui a vécu dans la république des Komis durant la guerre, n’hésitez pas à m’envoyer un message.

« Colons spéciaux », « déportation » : jamais je n’ai entendu ces mots dans la bouche de mon grand-père. Au moment où on les vit, les événements n’ont pas toujours de nom, ou l’on y est trop immergé pour pouvoir les désigner. Il faudrait s’y pencher après coup de manière dépassionnée, ce que mon grand-père n’avait sans doute aucune envie de faire, pas plus que le reste de ma famille qui l’accompagnait. C’est la distance qui permet à la curiosité d’éclore, crée l’envie de poser des mots d’historiens sur des événements appartenant désormais eux-mêmes à l’histoire. Une distance dont bénéficie la troisième génération à laquelle j’appartiens.

Léa de Kokjengak

(1) Jacob Apenszlak (dir.), Le Livre noir des Juifs de Pologne, Paris, Calmann-Lévy, 2013 (1re éd. 1943) ; Yitzhak Arad, The Holocaust in the Soviet Union, University of Nebraska Press, Lincoln, and Yad Vashem, Jerusalem, 2009.
(2) Nicolas Werth, «“Déplacés spéciaux” et “colons de travail” dans la société stalinienne» in Vingtième Siècle, n° 54, avril-juin 1997, pp. 34-50.
(3) http://museum.gulagmemories.eu
(4) Nicolas Werth, art. cit.
(5) Anne Applebaum, Goulag, Paris, Grasset, 2005.
(6) D’après Ekaterina Shepeleva-Bouvard, la déportation des exilés spéciaux débuta en 1929. Culture et Propagande au Goulag soviétique (1929-1953), le cas de la république des Komi, thèse de doctorat soutenue le 2 juillet 2007.
(7) Id.
(8) Cité par Ekaterina Shepeleva-Bouvard, op. cit.
(9) Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, Paris, Verdier, rééd. 2013.
(10) Ekaterina Shepeleva-Bouvard, op. cit.
(11) Ekaterina Shepeleva-Bouvard, op. cit., s’appuyant sur J. Scholmer, La Grève de Vorkouta « Die Toten Kehren Zuruck », Paris, Amiot et Dumont, 1954, p. 56.
(12) David J. Dallin et Boris I. Nicolaevsky Le Travail forcé en URSS, 1949, cités par Ekaterina Shepeleva-Bouvard, op. cit.
(13) Anne Applebaum, op. cit.

3 Comments

  1. KURC

    Je suis né à Syktyvkar en décembre 1941. Mes parents ont fui la Pologne et Lodz en 1940 pour l’URSS. Nous sommes restés à Syktyvkar, république des Komi, jusqu’en 1944. Nous sommes rentrés en Pologne en 1945 ou 46 et en 51 nous avons émigré en Israël puis en France. Tout ce qui concerne cette période, notamment Syktyvkar et le territoire de la république des Komi m’intéresse.
    A bientôt j’espère

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  2. Nahum ben David

    Bonjour, en lisant ce récit, je ne peux que me rappeler les bribes d’histoires que mon père me racontait et il se peut même que leurs chemins se soient croisés.
    Il est né à Ostrow Masowieski (près de Treblinka) et lui aussi est parti pour Bialystok en 1940.
    Je ne connais pas le nom des villes où il fut déporté mais je sais que c’était aussi en Sibérie et que le thermomètre était un jour descendu à –60° alors qu’il était parti couper du bois.
    Il est aussi passé par Tachkent et a passé quelque temps en Ouzbékistan.
    Apres la guerre, il est retourné en Pologne mais n’y est pas resté vu l’antisémitisme et les pogroms.
    Il parti d’abord en Italie rejoindre les camps de la Haganah et de là partit pour la « Palestine » et participa à la guerre d’indépendance.
    Je pense vraiment qu’il a dû faire le même type de parcours que votre famille.

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    1. Léa de Kokjengak

      Bonjour Nahum, cela fait effectivement beaucoup de points communs ! D’ailleurs je n’en ai pas encore parlé dans ce blog mais ma famille aussi est revenue en Pologne après la guerre, et en est repartie à cause des pogroms. La partie de l’histoire où votre père part en Italie et est entraîné par la Haganah me fait penser au roman d’Aharon Appelfeld, « Le Garçon qui voulait dormir », est-ce que vous le connaissez ?

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