#20 Les eaux troubles de Vittel

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Pour évoquer un nouvel épisode de l’histoire de ma famille maternelle, j’ai cité la dernière fois un passage du roman Sans Famille. Celui où le jeune héros, Rémi, doit quitter son foyer. Pourquoi cette citation ?
J’évoquais également un événement à venir qui, lui, concerne l’histoire de mon père : un colloque sur le camp de Vittel pendant la guerre.

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« Visages, Villages »

Quel rapport entre le récent film d’Agnès Varda et JR et « Pain au pavot » ? Aucun, si  ce n’est que la démarche de ces deux artistes me fait un peu penser à ce que je cherche à réaliser ici.
Je ne connais d’Agnès Varda que quelques œuvres. J’ai vu, longtemps après sa sortie, Cléo de cinq à sept. Sans toit ni loi. Et Les Glaneurs et la Glaneuse où, contrairement au cas de ces deux films, la réalisatrice, présente à l’écran, évoque son travail artistique, comme elle le fait aujourd’hui dans Visages, Villages.

Une visibilité hors d’échelle, tel est le cadeau (parfois encombrant !) que les deux artistes offrent à des femmes et à des hommes au hasard de belles rencontres. Leur procédé pour ce faire : d’immenses portraits d’eux collés sur les murs d’une maison, d’une ferme, d’un villages fantôme, sur d’immenses piles de containers sur les docks. Ils sortent ainsi de l’anonymat, quoique leurs noms ne soient pas mentionnés. Comme dans le cas de ma famille avec ce blog – même si ce dernier reste confidentiel comparé au travail de ces deux grands artistes.

Image du film «Visages Villages» © Le Pacte, reprise du site de France Inter.

Un autre aspect m’a intéressée dans ce film. Il s’agit de l’archéologie généalogique à laquelle donne lieu la rencontre. Dans d’anciens villages de corons, Agnès Varda et JR partent d’une photo de famille que possède une des habitantes. Glaneuse à nouveau, la réalisatrice réunit d’autres photos, collecte des témoignages pour suivre le fil aboutissant aux mineurs disparus.

Enfin, le travail d’Agnès Varda et JR me fait penser à l’émouvant projet And I still see their faces (« Et je vois toujours leurs visages ») à Varsovie : sur les fenêtres d’un immeuble de la rue Prozna où habitaient surtout des Juifs avaient été accrochées de grandes affiches réalisées à partir des photos de disparus durant la Shoah.

Rue Prozna à Varsovie. Source : blog d’Amanda Teuscher, https://amandateuscher.com/2011/10/20/sober-up/

« Sans famille » ou l’histoire de ma mère

J’ai évoqué dans un billet précédent les premiers moments de la vie de ma mère et l’aspect mythique qu’ils revêtent à mes yeux. Or, le mythe se poursuit. Ou plutôt le roman – car c’est Sans Famille, dont j’ai cité un passage dans mon dernier billet, et tous ces récits d’abandons d’enfants qui me viennent à l’esprit au moment de narrer cette histoire.

Oui, le destin de ma mère aurait pu être celui du Rémi du roman d’Hector Malot : être donnée pour de l’argent. Appelons un katz un katz(1) : vendue. Voici le récit que ma grand-mère a fait à ma mère, et qu’elle m’a narré à son tour. Mon grand-père, le frère de ce dernier, Kuba, ses deux frères et elle vivent alors dans un kolkhoze. L’épouse du directeur du kolkhoze, qui ne pouvait avoir d’enfants, a proposé d’adopter le bébé qu’était ma mère contre une somme d’argent. Pourquoi ce bébé ? Parce que c’était une fille ? Parce qu’elle avait plu à cette femme ?
D’après une version de ce récit, c’est alors que ma famille a décidé de partir. On ne dit pas impunément non à un apparatchik, un cadre du parti. Ma mère pense que le refus vient de ma grand-mère et que, s’il avait été le seul à décider, mon grand-père aurait accepté.

Le roman de Tezalil

Avez-vous relevé une incohérence ? Dans le dernier billet, nous nous trouvions à Kök-Janggak, où ma famille travaille dans une mine de charbon. Or, c’est dans un kolkhoze que se déroule l’épisode que je viens de narrer. Il a donc existé dans l’histoire des déplacements de ma famille un autre lieu que Kök-Janggak, peut-être tout proche, mais dont je ne sais rien – à part qu’il s’agissait d’un kolkhoze.

Dans la copie d’un registre datant de la guerre où est consigné le lieu de naissance de ma mère, et que j’ai reproduite dans mon dernier billet, le nom qui apparaît est « Tezalil ». Je pensais à une erreur de transcription. Mais ce ne peut être la seule explication. Ce nom est très éloigné phonétiquement de « Kök-Janggak » ; de « Jalal-Abad », la province où se trouve cette localité ; et du « Kirghizistan ». Et si c’en était encore un autre, impossible pour moi à trouver sur Internet en raison des différences d’alphabet, « Tezalil » étant une translittération ? Difficulté accentuée par la taille sans doute modeste de cette localité.

Si « Tezalil » vous est familier ou si vous connaissez un moyen de le retrouver, je suis preneuse ! Une chose est sûre : un jour je partirai en Asie centrale sur les traces, même effacées, de ma famille.

Retour à Vittel

Dans mon dernier billet, j’avais évoqué la tenue prochaine d’un colloque sur le camp de Vittel. Un petit événement pour moi puisque mon père, sa mère et sa sœur ont été détenus dans ce lieu pendant la guerre. Le colloque a eu lieu, j’y ai assisté avec mon père et j’aimerais vous en parler. Ce faisant, je poursuis la digression du côté de la branche paternelle de ma famille.

Il y a plusieurs mois, quand j’ai appris l’organisation prochaine de ce colloque, j’en ai immédiatement parlé à mon père et me suis mise en relation avec le philosophe qui en était l’initiateur, Didier Durmarque. Nous avons échangé à distance.
Vous l’avez compris : j’attendais beaucoup de ce colloque, le premier à ma connaissance entièrement dédié à ce camp. Et quand on place autant d’espoir en quelque chose, la déception peut être au rendez-vous. Or ce rendez-vous avec l’histoire de mon père s’est révélé au-delà de mes espérances.

Ce colloque a d’ailleurs largement dépassé son but premier pour atteindre une importance qui n’était pas escomptée. À sa suite, m’a appris Didier Durmarque, le maire s’est engagé à créer un centre de documentation sur le camp de Vittel. Il a suivi en cela l’exhortation de Serge Klarsfeld, présent au colloque au titre d’invité d’honneur.

Le colloque « Le camp de Vittel (1941-1944) et sa relation à Auschwitz » s’est déroulé les vendredi 23 et samedi 24 juin. Afin d’assister à la conférence inaugurale de 9h30, mon ami et moi avons pris deux jours de congés et sommes partis dès le jeudi en compagnie de mon père.

 

Le philosophe Didier Durmarque lors de sa conférence inaugurale.
Le philosophe Didier Durmarque lors de sa conférence inaugurale.
Serge Klarsfeld et le maire, Jean-Jacques Gaultier, dans la salle d’honneur de la mairie de Vittel.

Un camp pour ressortissants des pays alliés

Je ne vais pas restituer dans le détail l’histoire de ce lieu. C’est le rôle d’un livre d’histoire, pas de « Pain au pavot ». Je me contenterai de reprendre quelques repères donnés par les intervenants Didier Durmarque et Maryvonne Braunschweig.
Le camp de Vittel, situé en territoire occupé, est destiné aux ressortissants de nations ennemies de l’Allemagne, comme l’Angleterre ou les États-Unis. Le but est qu’ils servent de monnaie d’échange contre des prisonniers allemands des pays alliés.
C’est dans ce contexte que ma famille a été internée. Cela signifie-t-il que ma grand-mère était anglaise ou américaine ? Non, mais elle avait vécu en Palestine, qui se trouvait alors sous mandat britannique.

Voici comment les événements se sont déroulés. Chaque jour, ma grand-mère devait se rendre au commissariat du 10e arrondissement pour « pointer », c’est-à-dire attester qu’elle n’avait pas quitté son domicile pour prendre la fuite. C’est en tant que ressortissante d’un pays allié, et non comme Juive, qu’elle devait s’acquitter de cette tâche. Un jour qu’elle remplissait sa mission journalière, on lui a donné l’ordre de partir pour Vittel avec ses enfants.

Ces précisions, je les dois au colloque sur le camp de Vittel, mais indirectement. Aiguillonnée par ce que je venais d’apprendre lors de ce week-end, en voiture pour rejoindre Paris, j’ai appelé ma tante. Je lui ai demandé, ainsi qu’à mon père, s’ils acceptaient que je les interroge et les enregistre pour qu’ils me racontent leurs souvenirs de Vittel. C’est de cet entretien, qui a eu lieu quelques dimanches plus tard, que je tiens ce récit.

Arrivée à Vittel

Ils s’y sont rendus en train. D’après les souvenirs et les déductions de ma tante, c’était peu après le Noël de 1943. Mon père avait quatre ans et ma tante, sept ans et demi. Jusque-là, ils avaient été cachés dans une famille dans le Loir-et-Cher, à Azé, près de Vendôme. Leur mère travaillait à Paris et vivait rue du Faubourg-Saint-Martin, dans l’appartement d’une de ses sœurs qui avait fui en Suisse. Pour passer Noël ensemble, ils se retrouvent à La Varenne, où une famille les accueille chez elle. Ma tante se rappelle le délicieux chocolat chaud qu’on leur a servi à minuit.
Les souvenirs de ma tante et de mon père pendant la guerre, je m’en rends compte en écrivant ces lignes, se rattachent souvent à des plaisirs gustatifs : le délicieux chocolat, le morceau de sucre trempé dans la tasse de chicorée dans la famille où ils étaient cachés, la crème à la vanille et la gelée sucrée des colis de la Croix-Rouge internationale à Vittel. Avec chaque fois ce constat : ils n’ont jamais retrouvé cette saveur, ce plaisir.

De La Varenne, ils ont rejoint Paris et ont vécu chez un couple d’amis juifs. Le mari confectionnait des canadiennes. Pour une raison que j’ignore, ma grand-mère avait dû quitter l’appartement de sa sœur. Ma tante se souvient qu’ils sont restés assez peu de temps avant de partir pour Vittel. Une nuit, deux policiers français sont arrivés. Ils venaient chercher l’homme. Il s’est caché sous un amas de canadiennes. Tandis que l’un des deux policiers repartait au commissariat pour demander des instructions, celui qui était resté s’adressa à la femme : Donnez quelque chose de chaud à votre mari car il fait froid, ce soir.

C’est de là qu’ils sont partis pour Vittel. Ma tante m’a raconté leur arrivée au camp, qui m’a surprise : quand ils se sont présentés à l’entrée, on n’a pas voulu les laisser entrer en raison de l’heure avancée ! On leur a indiqué un hôtel. Comme ce dernier déplaisait à ma grand-mère, ils ont repris le train pour descendre à la station suivante. Ils sont revenus le lendemain matin.
Se voir refuser l’entrée d’un camp, c’est le monde à l’envers, ne puis-je m’empêcher de penser. Cela laisse augurer de conditions d’internement relativement clémentes, du moins à première vue.

Nous sommes fin 1943 ou début 1944. Cette année-là, m’apprend la conférencière Maryvonne Braunschweig, le camp de Vittel a pu rassembler 3 000 internés(2) : presque l’équivalent de la population de la ville.

Des hôtels en guise de camp

Le camp est constitué d’un ensemble d’hôtels entourés de barbelés. Au fil du temps et avec l’afflux de nouveaux internés, de nouveaux hôtels s’ajoutent. Il est administré par l’armée allemande, la Wehrmacht, sous la direction du commandant Otto Landhauser.

L’entrée du camp avenue Bouloumié fermée par des barbelés. Archive reprise du site de Vosges Matin, «Vittel : retour en images sur le camp d’internés pendant la Seconde Guerre mondiale», http://www.vosgesmatin.fr/edition-de-la-plaine/2015/08/20/vittel-retour-en-images-sur-le-camp-d-internes-pendant-la-seconde-guerre-mondiale

Vittel aux deux visages

C’est à la suite de la fermeture du camp de Besançon, détenant des ressortissants civils des nations alliées, que le camp de Vittel a vu le jour le 1er mai 1941. Devant les conditions très dures d’internement à Besançon, Churchill menace d’interner les femmes allemandes se trouvant en territoire britannique dans le grand Nord canadien(2). C’est ainsi que naît le camp de Vittel, comme un camp vitrine affichant un traitement clément pour ses internés. Pourquoi Vittel ? En raison des nombreux hôtels présents dans cette ville thermale.

Cela signifie-t-il qu’on menait la belle vie à Vittel ? Une des choses que j’ai apprises lors de ce colloque, confirmée par le récit de ma tante et de mon père, est que Vittel a deux visages. Il y a le camp quasi-villégiature : on mange à sa faim grâce aux colis de la Croix-Rouge internationale. Bals, spectacles, cours pour enfants sont organisés. Ma tante m’a raconté cette anecdote. Ma grand-mère avait prêté ses chaussures (je me souviens qu’elle disait plutôt « souliers ») à une autre internée juive, Haya, pour qu’elle puisse danser au bal. Ma tante, considérant que sa mère avait été dépossédée, est allée récupérer les chaussures au beau milieu de la fête.
À côté de ces festivités, il y a les déportations vers Birkenau.

Quand mon père ou ma grand-mère me parlaient du camp de Vittel, je ne voyais que sa belle vitrine. J’ai réalisé avec ce colloque et en questionnant plus précisément mon père et ma tante qu’il s’en était fallu de peu que mon père échappe à Birkenau. C’est ce que j’expliquerai dans un prochain billet.

Léa de Kokjengak

Découvrez aussi la biographie illustrée, la chronologie et la géographie des déplacementsles vidéos dans les rubriques dédiées de « Pain au pavot de Varsovie ».

(1) Katz : « chat » en yiddish.
(2) Conférence de Maryvonne Braunschweig au colloque de Vittel : « Juifs et Justes à Vittel ».

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