#22 De Vittel à…

Dans les billets précédents

Par un jour d’hiver, entre fin 1943 et début 1944, ma grand-mère paternelle se rend à Vittel sur ordre du commissariat de son arrondissement avec ses deux enfants : mon père et ma tante. Là se trouve un camp dont la singularité est de regrouper des ressortissants de nations alliées. Ainsi ma famille y est internée non pour sa judéité, mais parce que, ayant vécu en Palestine avant la guerre, elle possède des papiers britanniques.

Découvrez le billet précédent
Commencez le récit depuis le début

De Vittel à Pitchipoï(1)

Rares sont les Juifs qui font le voyage jusqu’à Vittel pour s’y recueillir(2). Pourtant…

Le 18 avril 1944, un train part de la ville vosgienne, emportant 170 Juifs dont 40 enfants. Première halte : Drancy. Destination finale : Auschwitz. Presque un mois plus tard, le 16 mai 1944, un deuxième convoi emmène 51 Juifs dont 6 enfants(3). Tous les internés de Vittel que ces convois transportent seront gazés.
Certains témoins et historiens évoquent un troisième convoi parti de Vittel pour les camps de la mort en août 1944(4).

Comment faire coïncider cette irruption du désastre avec le quotidien apparemment insouciant du camp de Vittel, rythmé de bals, représentations théâtrales, cours de dessin ? C’est ce que je vais essayer d’expliquer à partir de ce que j’ai compris de mes lectures sur cet épisode complexe.

Un convoi pour la déportation en gare de Vittel (Vosges). France, 1944. © Mémorial de la Shoah
Un convoi pour la déportation en gare de Vittel (Vosges). France, 1944. © Mémorial de la Shoah

Juifs internés comme étrangers

Rappelons que Vittel est un camp d’internement pour ressortissants de pays ennemis de l’Allemagne ou neutres. C’est à ce titre que de nombreux Juifs s’y trouvent regroupés, ainsi que des non-Juifs. Aussi incroyable que cela puisse paraître, dans ces mesures d’internement, la nationalité prime sur la religion ou la race(5). Ces Juifs de Varsovie sont arrivés là parce qu’ils ont des papiers de pays alliés, souvent américains ou sud-américains.

Des Juifs « sud-américains »

Juive polonaise de Varsovie jouissant de la nationalité américaine, Mary Berg arrive à Vittel en janvier 1943. Un chapitre de son Journal du ghetto de Varsovie publié en 1947 raconte ses quelques mois passés dans le camp vosgien(6).

Mais nombre de Juifs de Varsovie internés à Vittel ne sont que polonais. Les papiers qui leur ont permis de rejoindre le camp vosgien sont faux ou de complaisance. Il s’agit de formulaires d’entrée, visas, promesses d’accueil et de citoyenneté ou passeports délivrés pour la plupart par des pays sud-américains(7)

Certains les ont obtenus grâce à leurs enfants ou par des proches qui ont émigré en Amérique du Sud avant la guerre(8). Ils avaient reçu d’autres Juifs internés à Vittel des lettres leur décrivant leurs conditions de détention clémentes. Cherchant à tout prix à quitter le ghetto,  ils ont tenté d’obtenir ces papiers afin de les rejoindre.

Ces documents leur étaient envoyés par la Poste. Trop tard, parfois : durant l’été 1942, les rafles dans le ghetto ont emporté vers Treblinka des milliers de Juifs. D’autres ont alors racheté les précieux documents, substituant plus ou moins habilement leur identité à celle des disparus.

Le grand poète yiddish Itzhak Katzenelson arrive à Vittel le 22 mai 1943 avec son fils Zwi grâce à un faux passeport du Honduras(9). Le journaliste Hillel Seidman a ajouté son (faux) nom sur les documents d’une famille juive munie de passeports sud-américains. Il a ainsi fait établir des documents paraguayens sous sa nouvelle identité(10) et a pu partir pour Vittel en même temps que Katzenelson.

Varsovie-Treblinka-Vittel. L’Europe de Hillel Seidman en 1942. Source : Hillel Seidman, «Du fond de l’abîme», Plon, 1998.

Mary Berg repart de Vittel le 1er mars 1944 à la faveur d’un échange de prisonniers et rejoint les Etats-Unis. Ce n’est pas le cas de Kateznelson ni de beaucoup d’autres.
Arrivée de d'internés juifs au camp de Vittel, vraisemblablement venus du ghetto de Varsovie.Date possible, non confirmée : 1943. © Mémorial de la Shoah
Arrivée de d’internés juifs au camp de Vittel, vraisemblablement venus du ghetto de Varsovie.Date possible, non confirmée : 1943. © Mémorial de la Shoah

Transfert à l’hôtel Beau Site

Le 28 février 1944, les Juifs polonais dont les papiers sont faux sont isolés dans l’hôtel Beau Site(11). Le bâtiment est cerné de soldats allemands, le parc est fermé et toute communication avec les autres internés est interdite(12). 170 personnes environ sont concernées(13). Sur le plan ci-dessous(14), on peut voir l’hôtel Beau Site en périphérie, à l’extrême droite, entouré de barbelés.

plan-camp-vittel-plan

Plan de Vittel repris du livre « Le camp de Vittel 1941-1944 », Paris, Cercle d’étude de la déportation et de la Shoah, Amicale d’Auschwitz, 2012

Le 17 avril, un train composé de trois wagons aux fenêtre condamnées entre en gare de Vittel. Venus du ghetto de Varsovie, ceux qu’il doit transporter savent le sort qui les attend(15). Certains, comme Hillel Seidman, se cachent dans les fours à pain, au risque d’être asphyxiés. D’autres tentent de se suicider, en se jetant par la fenêtre ou par empoisonnement.

Très jeune témoin

Aujourd’hui encore, ma tante dit se souvenir de cette journée. Tout le monde dans le camp savait ce qui se préparait. Petite fille dégourdie de huit ans, elle l’avait compris aussi. D’autant que, d’après ses dires et ceux de ma grand-mère, elle se rendait souvent chez Itzhak Katzenelson et Hillel Seidman avant qu’ils ne soient isolés dans l’hôtel Beau Site.

Avec une camarade, elle monte sur le toit d’un des hôtels. Elle voit un des corps se jeter par la fenêtre, un autre déjà à terre. La gare se trouve tout près, à cette hauteur elle peut la distinguer. Les Allemands font entrer de force les Juifs polonais dans le train. Ils les poussent de leur crosse. Yitzhak Katzenelson et son fils Zwi font partie de cette première déportation.

« Le Chant du peuple juif assassiné »

A Vittel, le poète a écrit un poème déchirant qui fait aujourd’hui partie des grandes œuvres yiddish. Avant d’être lui-même déporté, il réussit à cacher des copies du Chant peuple juif assassiné avec l’aide d’une autre internée, Miriam Novitch. Ils les enterrent dans le parc de l’hôtel. D’autres exemplaires ont été sortis clandestinement. A Varsovie, le poète a été témoin des déportations. Il a perdu sa femme et deux de ses fils, emportés vers Treblinka.

Les wagons sont là de nouveau !
Partis hier soir, et de retour aujourd’hui, ils sont là,
de nouveau sur le quai :
Tu vois leur gueule ouverte ?
La gueule ouverte dans l’horreur(16) !

Trafic de faux papiers

Les fausses identités ont donc été démasquées. Comment ? Ma tante se souvient des paroles de ma grand-mère. « Heureusement que nous avons pu obtenir des faux papiers américains », aurait écrit une internée à l’un de ses proches depuis le camp où elle se croyait sauvée. Aucun courrier ne quittait Vittel sans être lu par les Allemands.

Les historiens ont une autre version. A la suite des rafles de l’été 1942 dans le ghetto, « des milliers de papiers adressés aux Juifs de Varsovie et d’autres villes, retirés du courrier postal par les autorités policières allemandes, se trouvaient entre les mains de la Gestapo », explique Adam Rutkowski. Celle-ci confia à des intermédiaires juifs la tâche de les revendre à d’autres Juifs du ghetto(17).

On pourrait penser à un piège. Mais pourquoi se donner tant de mal et pourquoi ces Juifs n’ont-ils pas été « simplement » déportés depuis le ghetto ? D’après Adam Rutkowski, ce trafic de faux papier orchestré par les nazis servait à réunir un certain nombre de Juifs en vue d’un échange avec des prisonniers allemands. Ma famille a d’ailleurs pu bénéficier plus tard d’un tel échange. La seule condition était que les pays sud-américains reconnaissaient ces documents(18). Ce fut le cas, en mai 1944. A cette date, tous les Juifs polonais porteurs de faux papiers avaient été déportés(19).

Vittel, destins croisés

D’après ma tante, avant d’être emmené, Yitzhak Katzenelson a remis à ma grand-mère une lettre pour son cousin Berl Katzenelson, homme politique en Palestine. A n’en pas douter une lettre d’adieu, et peut-être aussi une lettre de témoignage sur ce qui se tramait à Vittel. Selon elle, c’est cette missive qui a permis à ma grand-mère d’obtenir un appartement à Bnei Brak près de Tel Aviv au début des années 1950.

Par extraordinaire, une personne apparentée à ma famille maternelle, cette fois, s’est également retrouvée à Vittel en même temps que mon père et les siens. D’après les témoignages et les écrits des historiens, elle aurait joué un rôle dans le trafic de faux papiers que j’ai évoqué. Coïncident troublante et inconfortable que ce nœud familial autour de  Vittel et que cette zone grise dans l’arbre généalogique.

Léa de Kokjengak

Découvrez aussi la biographie illustrée, la chronologie et la géographie des déplacementsles vidéos dans les rubriques dédiées de « Pain au pavot de Varsovie ».

(1) « Plus tard seulement, je sus qu’il revenait de ce lieu que nous appelions Pitchipoï, et dont le véritable nom était Auschwitz-Birkenau. » Jean-Claude Moscovici, Voyage à Pitchipoï (2009).

(2) Remarque d’un intervenant au colloque sur le camp de Vittel en juin 2017 : « Le camp de Vittel (1941-1944) et sa relation à Auschwitz ».

(3) Claire Soussen, « Le camp de Vittel 1941-1944 », Le Monde juif, n° 152, p. 116.

(4) Il est évoqué par Georges Bensoussan dans Hillel Seidman, Du fond de l’abîme. Journal du ghetto de Varsovie, Paris, Plon, « Terre humaine », 1998, p. 364, mais pas par l’historienne Claire Soussen, par exemple (art. cit.).

(5) Claire Soussen, art. cit., p. 105.

(6) Mary Berg, Le Ghetto de Varsovie. Journal de Mary Berg, Paris, Albin Michel, 1947.

(7) Georges Bensoussan, « Le camp de Vittel » in Hillel Seidman, Du fond de l’abîme. Journal du ghetto de Varsovie, op. cit., p. 364.

(8) Madeleine Steinberg, « Paris, Besançon, Vittel 1941-1944. Une internée civile britannique témoin indirecte de de la fin du ghetto de Varsovie », La Revue d’histoire de la Shoah,  n° 180, 2004, p. 344.

(9) Yitzhak Katzenelson, Journal du camp de Vittel, Paris, Calmann-Lévy, 2016, préface à l’édition anglaise, p. 40.

(10) Hillel Seidman, op. cit., p. 447.

(11) Adam Rutkowski, « Le camp d’internement et d’échange pour Juifs de Vittel », Le Monde juif, n° 102, 1981, pp. 35-38.

(12) Ibid., p. 52.

(13) Claire Soussen, op. cit.

(14) « Le camp de Vittel 1941-1944 », Paris, Cercle d’étude de la déportation et de la Shoah, Amicale d’Auschwitz, 2012, p. 22.

(15) Claire Soussen, op. cit., p. 116.

(16) Extrait du Chant du peuple juif assassiné de Yitzhak Katzenelson.

(17) Adam Rutkowski, op. cit., p. 39.

(18) Ibid., pp. 41-42.

(19) Ibid., p. 51.

3 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *